
Interview réalisée par Davy Athuil, directeur du label Mu aux éditions Mnémos,
à l'occasion de la sortie d'EcoWarriors, le 10 septembre 2024
EcoWarriors, votre nouveau roman, sort le 9 octobre prochain chez Mu. Vous revenez ici sur un sujet qui vous tient à cœur et qui fait de vous un des plus grands écrivains de climat-fiction actuel. Avant de revenir sur la genèse de ce roman, pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
EcoWarriors narre en gros la radicalisation d’un groupe d’écolos qui n’hésitent plus à frapper les têtes de l’hydre au pouvoir, en attaquant et rançonnant les chefs d’entreprises responsables de la destruction actuelle de la planète et du tissu social, et en sabotant leurs moyens de production. Un pas qui est en passe d’être franchi dans les luttes et résistances d’aujourd’hui, en proie à une répression démesurée qui ne peut mener qu’à une radicalisation extrême.
Fiora et Malik, les deux héros principaux de ce roman, sont pour la première, une militante et actviste écologique, et pour le second, une petite frappe de banlieue, un délinquant pas bien méchant. Pourtant, d’un drame, d’un objectif commun et d’une passion à naître, ils vont créer avec d’autres ce groupe « éco-terroriste ». Ce terme revient souvent dans notre actualité, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur ce sujet ?
Eh bien, l’actualité, justement. Je ne suis pas très militant et j’ai passé l’âge d’aller me castagner dans les manifs, donc c’est un peu ma contribution à la Cause de la Terre, comme dit Fiora. Après avoir décrit dans mes précédents les effets disons « sociétaux » du changement climatique à court, moyen et long terme, j’ai eu envie de revenir au présent, aux luttes engagées contre ce système délétère et mortifère, aux moyens d’aller plus loin et aux risques que cela comporte évidemment. On n’entre pas dans la clandestinité comme dans un chat sur TikTok. Ceci dit, ce terme d’écoterrorisme est une insulte et un non-sens : un terroriste frappe au hasard des cibles innocentes. Mes EcoWarriors sont plutôt des « écorésistants » qui visent des cibles précises et s’efforcent de ne tuer personne.
En utilisant la fiction spéculative dans une époque très proche de la nôtre, vous avez sans doute voulu créer une atmosphère plus en adéquation avec les questions prégnantes de l’écologie, de sa criminalisation et, de fait, d’une forme de radicalisation encore larvaire. Peut-on parler ici d’un roman sur les origines de la violence ?
On peut parler ici d’un roman sur les causes de la violence, comment elle naît et ce qui la motive. Malik et Fiora ont tous deux une très bonne raison de s’engager à fond, de combattre un système écrasant et tout-puissant avec des moyens somme toute dérisoires (quoique fûtés). Les jeunes d’aujourd’hui se rendent parfaitement compte que ce monde court à sa perte et que leur avenir n’est pas du tout assuré, ils luttent pour leur survie à court terme et plus seulement pour un meilleur salaire ou une meilleure retraite. Quand la vie elle-même est en jeu, forcément la lutte devient plus âpre. Le temps des pétitions, sit-in et autres manifs joyeuses et festives est révolu. J’évoque dans ce roman ce qui ne manquera pas de se produire – ce qui se produit déjà. C’est désormais le temps des sabotages, kidnappings, vols voire meurtres. Méthodes, du reste, déjà employées par les prédateurs dans de nombreux pays.
Ce roman a eu une première version avant d’être revu de fond en comble pour les besoins d’une série en cours de développement. EcoWarriors en est le résultat très éloigné de la version originale. Comment s’est passé votre travail de réécriture en lien avec votre éditeur, le réalisateur pressenti et les contraintes d’une production télé en cours ?
Plutôt bien en fait, même si pour moi qui ai l’habitude de travailler seul, c’était très déroutant au départ de remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier, en tenant compte des avis et conseils des uns et des autres. Parfois éprouvant, mais toujours enrichissant. EcoWarriors s’est inspiré au départ d’un roman young adult, un peu naïf et puéril, publié il y a une quinzaine d’années et désormais indisponible, sur la base duquel le réalisateur Alexandre Bouchet m’a contacté, désirant en tirer un film. Au fil du temps, le scénario a été totalement transformé et l’histoire est devenue plus adulte, a été actualisée et recentrée sur les combats contemporains pour tenter de sauver la planète. Alexandre et nos producteurs y ont vu tout le potentiel dramatique d’une mini-série et grâce à eux, le scénario s’est grandement amélioré. Je les en remercie chaleureusement.
Aqua™ se passe aux environs de 2030, Exodes, un peu plus loin encore, et EcoWarriors quasiment de nos jours. L’ancrage dans une réalité plus proche de la nôtre est-il un défi plus grand à relever quand on écrit une fiction dont le propos est à la fois scientifique, social et sociétal ?
Ce n’est pas le même, mais je ne dirais pas qu’il est plus ou moins grand. Écrire sur le monde réel et actuel implique énormément de recherche documentaire et un souci du réalisme exacerbé – pour moi en tout cas. Tout doit être réel et vérifiable, ou du moins possible ou plausible. Ceci dit, pour Aqua™ et Exodes, j’ai aussi fait énormément de recherches. Pour Semences et Alliances, c’était différent : comme ces deux romans se déroulent dans trois siècles, j’ai davantage fait appel à l’imagination. Mais là encore, tout doit rester possible ou plausible – c’est un peu mon crédo de romancier –, donc il s’agit plutôt de bâtir un monde qui tienne la route, qui soit logique et cohérent. Beaucoup de réflexion et de préparation là aussi.
Avant de finir cette interview, on pourrait dire après avoir lu EcoWarriors que l’avenir est une page blanche qu’il appartient aux citoyens d’écrire. Donner des arguments pour dessiner un avenir plus serein que celui décrit dans vos ouvrages, est-ce cela votre objectif ?
Hélas, je ne vois pas d’avenir plus serein, du moins pas à court terme. Ce système va s’effondrer car il n’est plus viable, c’est pour moi une certitude, et ça ne va pas se faire en douceur. Les prédateurs vont résister de toutes leurs forces et piller les dernières ressources pour le faire perdurer autant que possible. Ceci dit, il existe une société alternative qui germe un peu partout. On commence à avoir une idée claire de ce que pourrait être « le monde d’après », plus sobre, plus résilient, plus harmonieux, plus respecteux de la nature et de la biodiversité. Je l’évoque également dans EcoWarriors. Mais ce monde-là ne va pas se mettre en place dès demain. Il faudra encore quelques années – ou décennies – de luttes et de souffrance, durant lesquelles les prédateurs peuvent provoquer bien des dégâts, avant de se retirer, repus et satisfaits, dans les enclaves sécurisées qu’ils se préparent déjà – si elles n’ont pas été pillées et détruites d’ici là.
​